La pensée de Karl Marx

Lors de la crise de 2008, les ventes du Capital ont grimpé en flèche alors que le premier avait été publié en 1867. Karl Marx et sa pensée restent des références incontournables de notre époque, à tel point que le dernier ouvrage d’économie grand public fut vendu sous le nom du Capital au XXIe siècle. Dans cet ouvrage, paru en 2013, Thomas Piketty fait référence au Capital de Marx bien qu’il ait reconnu ne l’avoir jamais lu. Il est donc intéressant de mieux connaître la vie de Karl Marx et ses idées puisque ce sont des références communes qui sont souvent détournées ou mal maîtrisées. Afin de comprendre la pensée de Karl Marx, il faut d’abord connaître sa vie, puis ses idées et enfin l’étendue de son influence sur la pensée économique.

Un homme issu de la bourgeoisie libérale allemande 

Karl Marx est né en 1818 à Trèves dans une famille de tradition juive ayant adopté la religion réformée. Il étudie au gymnasium Friedrich-Wilhelm de Trèves puis à l’université de Bonn et de Berlin. Au cours de ses études il forme ses premières idées et fréquente entre autres Bruno Bauer. Karl Marx n’est donc pas issu d’une famille ouvrière et n’a jamais travaillé en tant qu’ouvrier. Il prend seulement la défense de la classe ouvrière à laquelle il n’appartient pas. Il se maria avec Jenny Von Westphalen qui était issue d’une famille noble. Il eu avec elle sept enfants dont seulement trois atteignirent l’âge adulte. C’est en 1844 qu’il se lia d’amitié avec Friedrich Engels ; celui-ci deviendra un ami intime, un collaborateur et un protecteur.

Une réflexion influencée par son époque 

Les idées et les réflexions de Karl Marx sont inspirées par ce qu’il observe. Dans le Capital, il décrit très précisément les rouages de l’économie et l’organisation des usines de son temps. Il constate que les ouvriers vivent dans des conditions très difficiles, que les enfants travaillent dès leur plus jeune âge et que les journées de travail sont interminables. Il faut donc lire Karl Marx et essayer de comprendre sa pensée en remettant ses écrits dans leur contexte. En effet, il assiste à l’essor de la Révolution industrielle et des bouleversements majeurs qu’elle implique dans la structure sociale et dans le rapport à la création de valeur. Le développement économique s’accompagna d’une augmentation criarde des inégalités et la formation d’un prolétariat issu de l’exode rural.

De plus, le progrès technique n’améliore pas les conditions de travail des travailleurs. Au contraire, l’Homme entre en concurrence avec la machine. L’économiste allemand décrit la manière dont les ouvriers sont contraints de s’adapter aux machines et d’accepter d’être moins bien rémunérés. Il explique aussi que les capitalistes sont mis en concurrence entre eux et qu’une avance technologique est un avantage certain. De ce fait, les capitalistes doivent user leurs machines avant qu’elles ne soient dépassées technologiquement. Les ouvriers doivent donc travailler plus pour rentabiliser les machines ; ils sont donc perdants et doublement victimes du progrès technique.

Il est également influencé par les idées des Lumières, à commencer par Hegel. Il se revendique du matérialisme historique. Il critiqua particulièrement la religion qu’il qualifiait de « l’opium du peuple ». En effet, la religion scruterait les sociétés et garantisserait un certain ordre social. Elle propose aussi une vie après la mort qui détournerait l’attention des travailleurs et les empêcheraient de lutter pour l’amélioration de leur condition de vie. De manière plus large, Marx critique les structures de la société qui garantissent le maintient de la classe dirigeante. Par exemple, il critique l’Etat qui protège les biens des possédants et assure une rente aux possesseurs d’obligations.

Un militant engagé pour ses idées 

Il a toujours défendu ses idées ; dès 1842 il écrit dans le Rheinische Zeitung (le journal de la Rhénanie) avant d’en prendre la tête à la fin de la même année. Toutefois, face à la ligne éditoriale du journal aux tendances révolutionnaires, le gouvernement prussien le censura au cours de l’année 1843. Il milite pour l’association internationale des travailleurs. A travers ses écrits, comme le Manifeste du Parti Communiste qu’il rédige avec Engels, il participe activement à la formation d’un grand mouvement ouvrier international. Toutefois, il vivra pauvrement une bonne partie de sa vie et écrira pour divers journaux des articles pour subvenir aux besoins de sa famille. Bien souvent, ce fut Engels qui donna l’argent nécessaire à la famille Marx pour survivre.

Une excellente analyse du capitalisme du XIXe siècle 

Karl Marx s’appuie sur des exemples historiques, comme le servage ou l’esclavage, pour étayer ses théories mais il fit une fine analyse du capitalisme de son époque. En particulier dans Salaires, prix et profits il développe l’idée que le capitaliste vole une partie du salaire de ses ouvriers. En effet, l’esclave est nourri par son maître donc une partie de la valeur crée par son travail lui revient, l’autre lui est enlevée. Le serf divise son temps de travail en deux : une partie se présente sous forme de corvées, l’autre lui est propre. De la même manière, l’ouvrier ne gagne pas le salaire qu’il mériterait néanmoins il ne le sait pas car son temps n’est pas divisé en deux parties comme ce fut le cas pour le serf.

Afin de rédiger le Capital, il se rend dans des usines en Angleterre et analyse le processus économique et la vie des ouvriers. Il constate que les capitalistes font travailler le plus longtemps les ouvriers car ce sont les dernières heures qui leur sont le plus rentables. Peut importe le temps de travail, l’entretien de l’usine, des bâtiments et d’une partie de machine ne varie pas donc ils ont intérêt à les utiliser le plus possible afin de rentabiliser au maximum leur investissement. Il développe également l’idée selon laquelle le capital s’incorpore dans les produits fabriqués ; autrement dit si une machine fabrique 100 000 pièces alors chaque pièce contient 1/100 000 de la valeur de la machine. Il se situe dans la lignée des économistes de l’école classique comme Adam Smith et David Ricardo car il considère que seul le travail est source de valeur.

La lutte des classes 

C’est l’un des concepts majeurs de la philosophie marxiste qui fut créé par l’historien François Guizot. La société serait divisée en classes sociales qui s’affronteraient pour le pouvoir. La classe dirigeante gouvernerait dans son intérêt et au détriment de la majorité. Les capitalistes possèdent les outils de production et ont besoin des travailleurs pour les produire et pour les acheter. Il y aurait donc une classe de « profiteurs » qui exploiteraient les masses laborieuses. Cette vision ne s’applique pas seulement à l’opposition entre travailleurs et capitalistes ; il y a aussi l’opposition entre maîtres et esclaves, colons et colonisés. Cette vision débouche sur une perception très négative des rapports sociaux et pousse à interpréter tout sous le prisme des rapports de force. Ainsi, seul le rapport de force permettrait de défendre ses intérêts, les ouvriers doivent alors faire grève pour contraindre les capitalistes à augmenter leur rémunération ou améliorer leurs conditions de vie.

La fin du capitalisme 

Karl Marx a défendu l’idée selon laquelle le capitalisme engendrerait sa propre fin ; autrement dit le capitalisme est voué à disparaître inévitablement. Il ne pensait pas que seule la révolution pouvait permettre l’avènement d’un monde nouveau. Pour appuyer cette hypothèse, il s’est servi de la théorie de l’état stationnaire de David Ricardo. Selon Ricardo, l’économie peut croitre jusqu’à un certain niveau qu’elle ne peut dépasser. Il prend l’exemple des terres cultivables car il y a une surface cultivable finie sur terre. Les terres les plus fertiles sont d’abord cultivées puis ce sont les terres moins fertiles qui sont défrichées jusqu’au jour où toutes les terres cultivables sont cultivées. L’état stationnaire est atteint lorsque toutes les terres cultivables sont cultivées. Ricardo étend ce raisonnement à l’ensemble de l’économie. En effet, chaque année une partie de la production est investie dans l’appareil productif, c’est le capital. Les terres les moins fertiles demandent plus de travail et d’investissements pour produire autant que les autres terres. Karl Marx poursuit cette hypothèse et affirme que si l’on atteint l’état stationnaire alors le capital perdra sa valeur. Si chaque année une partie de la production est consacrée à l’investissement et qu’il n’y a plus besoin de beaucoup d’investissement alors le capital s’accumulera et sera surabondant. Par conséquent, les détenteurs de capital, les capitalistes, perdront leur pouvoir. Ainsi, Karl Marx considérait que le capitalisme, par sa structure, mènerait à la société socialiste.

Toutefois Ricardo n’avait pas envisagé la croissance intensive, c’est-à-dire la croissance due à l’amélioration des terres et des machines. Il faut donc comprendre que la croissance est nécessaire au maintien du système capitaliste.

Karl Marx, quel héritage ? 

Karl Marx est une figure quasi mythique de la culture populaire et intellectuelle. On convoque souvent Karl Marx pour légitimer un discours ou gagner en crédibilité. De la même façon, se référer à Marx permet de se rattacher à un imaginaire et d’être plus audible auprès de certaines personnes. Il existe aussi de nombreux monuments en l’honneur de Marx à commencer par le Karl Marx Monument à Chemnitz et l’avenue Karl Marx à Berlin.

Néanmoins les idées de Marx ne sont plus appliquées par les politiques, seuls quelques pays font encore référence à Marx pour des raisons idéologiques. Il reste seulement une figure de contestation du capitalisme et de ses dérives.

L’influence de la pensée de Marx 

Un aspect souvent négligé de la pensée de Marx et l’importance qu’il accorde à l’outil industriel. Selon lui, les machines appartiennent à ceux qui s’en servent, les ouvriers. Encore aujourd’hui, la condamnation du luddisme vient directement ou indirectement de sa pensée. Des exemples récents nous ont montré à quel point la destruction ou la prise en otage des outils de production étaient intolérables pour la majorité des Français.

D’autre part, la lutte des classes a marqué nos sociétés même si elle a perdu de son importance dans les discours politique depuis la fin de la Guerre froide. La lutte contre les inégalités découle de la lutte des classes et la plupart des luttes pour la défense des minorités s’inspire de cette tradition.

De la même manière, le sociologue Pierre Bourdieu fut influencé par Marx au sens où il concevait la société sous forme de classes et qu’il attribuait une grande importance au capital. Il distinguait le capital économique, social et culturel mais ils servaient tous à la classe dominante pour assoir son pouvoir sur les autres classes. Ainsi, Marx n’influence pas seulement ceux qui le lisent mais aussi toutes les personnes qui se référent à des auteurs qu’il avait lui-même influencé.

Une figure détournée 

La philosophie marxiste est l’ensemble des idées qui découlent des interprétations des travaux de Marx. Par conséquent, Marx n’est pas responsable des ces idées et de leur mise en pratique. L’ensemble des guérillas et des dictatures communistes se sont revendiquées de Marx et des ses idées. Pourtant, se réclamer de Marx semble assurer une certaine légitimité et renvoie à un corpus de valeurs et d’idéaux à défendre.

La plupart des pays communistes ont recréé des sociétés où la fracture entre les membres du parti ou la nomenklatura et le peuple est très forte. Ainsi, Marx a été utilisé pour « lutter » contre la lutte des classes et renforcer le pouvoir de la classe dirigeante. En effet, il est plus difficile de combattre un système dans lequel les outils de production appartiennent à l’Etat.

Pour finir, Karl Marx fut un homme de son temps par ses idées et ses réflexions. C’est pourquoi il faut lire ses écrits tout en ayant en tête qu’il a fait une analyse et une interprétation de la Révolution industrielle. Il a réalisé une grande œuvre et fait une excellente critique du capitalisme de son époque. Encore aujourd’hui, il a une influence certaine sur la politique et la vision sociologique de nos sociétés, aussi bien en France qu’en Europe. Cette influence peut se faire par des références explicites mais aussi implicitement à travers un vocabulaire et par des raisonnements marxistes.

 

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